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Dans la clairière, à
l'orée du bois, s'élevait l'arbre tranquille. C'était la guerre et
là-bas, de l'autre côté des champs fertiles, les fantassins bleus
piétinaient la boue spongieuse des coteaux. Personne au moins ne
saignait. Cela me rassurait, comme de n'entendre pas les canons
gronder. C'était bien ainsi, et que je pusse enfin vivre une histoire
d'hommes, mon histoire.
Comme je marchais vers la trouée lumineuse du golfe, je portais
l'ombre de la peur, mais je passais inaperçu parmi les corps sur le
gazon. Ils étaient joyeux. Leur méfiance alors me parut improbable,
et je me souvins que je n'étais en rien responsable.
L'un d'eux me sourit d'un air entendu. Appuyé à la branche basse,
je bus le vin qu'il me servit. Un ami très ancien me parlait que je
n'entendais pas. J'étais bien plus sensible à l'aisance qui
m'habitait à cet instant. Quelques signes, à la recherche desquels j'étais
inconsciemment, confirmèrent à leur tour cet heureux
état.
D'abord, les tables longues et les bancs de bois blanc, dehors,
sur l'herbe. La chaleur enfin, comme pour une kermesse insouciante et
pourtant grave. Aussi nul ne chantait, pour n'altérer pas cette légère
ivresse au fond du cœur.
J'aimais bien qu'ils fussent tous aussi paisibles, cependant que
la guerre vraie dorait une chaude légende au-delà de tous les
feuillages verts. Sans doute n'étais-je venu chercher là que ce
rassemblement armé, à l'écart du froid et de la peur hideuse. Il
fallait ce soleil de juin, sincère, et cet air de repos, quand la
journée étouffante et poussiéreuse aspire à la fraîcheur.
Et puis, est-ce le vent qui poussa l'ombre des nuages, j'eus
peur soudainement. Les soldats bleus et rouges parurent
inconsistants. Je compris leur faiblesse en même temps que,
brutalement, mon pouvoir me pesait. Leur fuite d'esclave, si j'avais
pu m'y perdre aussi ! Mais non, j'étais seul à penser. La terre
moussue ne répondait plus à ma pesée inquiète. Les jours écoulés sans
moi assombrissaient ces moments que je voulais vivre. A tous ces
fantômes certains, j'opposais vainement la stabilité rassurante des
monuments. Il me manquait la foi.
Je voulus boire afin que ce geste irréfutable affirmât toute
existence autour de moi. Vain espoir... Comme j'allais me résigner à
cette solitude, elle survint. Entre les rangées vides, elle se glissait
vers moi. Je fus content de la revoir. Tout ce temps, comme elle
m'avait manqué ! Evidemment sa mort ne pouvait être vraie, et je
lui reprochais avec tendresse l'inquiétude attristée où j'étais
depuis lors.
Rien au fond n'importait que
ce visage aimé qui ne saurait mentir. Lentement, pesant ma
tranquillité, je bus à nouveau. Revenu, l'ami cher tenait également entre
ses doigts son verre fragile et transparent. Une assurance épanouie
me fit sourire. Aucun lambeau ne flottait au vent. Lisse et uni, tel
j'étais dans cette clairière évidente, au bord des combats réels qui
ne pouvaient finir…
Mais il y eut ce regard sans amour. Au lieu d'une tendre
complicité, l'indifférence. Je n'étais qu'un étranger qu'elle
ignorait et mon insistance eût été, je le sentais bien, inutile. Les
faux rires des soldats s'éteignirent un à un, comme une fête. Leur
présence mensongère n'était que vanité. Seul était vrai le silence de
la guerre. Je vis le présent se confondre avec la pierre des
tombeaux. Sur le sol, un verre éparpillait ses éclats. Il ne me
restait plus qu'à
vivre.
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