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Suspectée de
sentimentalité et de narcissisme, affadie par le respect du convenable,
désincarnée par le refus de l’anecdote et du fait brutal,
la
poésie semble se réduire à un jeu gratuit du langage, une dérisoire
fabrication formelle, où la recherche du Beau n’est qu’une
vaine afféterie, qui occulte la noire réalité du monde. La violence, le
sang, le sexe, la drogue, toutes les perversions et les
bassesses, les turpitudes et les folies, les misères et les injustices,
tout ce qui stimule violemment les sensations, les émotions, les passions
et les vices,
le monde enfin tel qu’il est, c’est dans les romans et les films
qu’on les trouve.
Ce
vieux
vacarme du monde ne signifie pourtant rien, pas plus que « la mer toujours recommencée ». Nous ne
cessons d’être plongés, nageant, flottant ou coulant « dans un tumulte au silence pareil ».
Sur nous, toujours, cette force brutale, agressant toutes nos
frontières, depuis que le monde est monde. Pour autant, faut-il encore
ressasser notre tragique situation de vivants, en accumulant avec
délectation des détails de plus en plus horribles, lamentables ou atroces,
comme autant de preuves à charge ? A quoi bon ? Nous ne le
savons que trop bien. Pourquoi vouloir s’en repaître sans fin ? Sur
les parois des cavernes déjà, violence, force brutale et mort. Sur les
temples et sur les monuments, violence, sexe et mort. Sur les écrans
et dans
les romans, encore et toujours l’agression en dessous de la ceinture. Ne
faut-il avoir d’autre nourriture que ces déjections ? Un « artiste »
ne peut-il être qu’un trieur et un rassembleur d’immondices ? En
regard, la poésie ne dit rien et n’est rien. Simple vent des
mots.
Néanmoins,
dans ces mêmes cavernes, de la sensation brute née de l’événement violent,
une main a su extraire et tracer la ligne simplement belle, humaine
simplement. Toujours l’abstraction nous sauve du
vécu brutal, qui ne fait que nous hébéter sans profit. Loin de l’anecdote
ou du fait, toujours trop émouvants, ponctuels et répétitifs, parfois
ambigus, nous conservons le Langage. Loin du bruit et de la fureur de
notre animalité,
nous avons la poésie qui dit autre
chose dans le silence. L’Esprit souffle, en deçà et au-delà du réel
complexe, touffu, immédiat et chaotique. Ne pas recevoir passivement un
monde clés en mains, comme une pesante évidence qui nous condamne à la
puissance commune des autres. A la racine de l’incréé, au bord du chaos,
comme au moment d’un « Big Bang » permanent, créer un monde à
notre image, non pas virtuel et menteur , mais aussi réel que celui
qui nous est imposé.
Ainsi font
les peintres ou les musiciens, avec cet avantage qu’ils n’ont
pas de rivaux dans l’utilisation de leur langage propre. En comparaison,
le matériau du poète manque singulièrement de prestige. Il doit de plus le
partager avec d’autres, le romancier en particulier, mais sans le secours
de la fiction du personnage et du récit, par quoi la vie
fait
irruption dans le roman avec une violence persuasive
et racoleuse
qui manquera toujours à la poésie. De là un produit quasiment
confidentiel, sans aucun avenir commercial. Que faire sans public
sous le règne de l’Audimat?
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