Mondes à créer
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A propos...

 

 

                       

Selon Kant, l’art est ­« une réussite de raison dans une œuvre de nature ».

Oeuvre de nature, par la matière utilisée: pierre, peinture,­ tissu, mais aussi,  sons, lumières, gestes, rythmes, mots, sans oublier le corps humain lui-même, remué, sentant, vibrant, souffrant, agissant, aimant, imaginant.

Oeuvre de raison parce que l’esprit sauve ce qu’il peut de cette totalité et donne forme à ce chaos initial, toutes choses étant d’abord mêlées.

L’esprit s’incorpore à la matière, et ­cette union, ou cette réconciliation, n’a d’autre fin qu’elle-même. « Le Beau enferme une finalité sans cause extérieure. » L’œuvre d’art est sans­ concept, et c’est en la créant que l’on découvre sa finalité. Position unique, et qui caractérise l’Art, me semble-t-il.

 

Ainsi PICASSO  peignant. Du chaos, naissent des formes. Cela fait ­un sens. Mais une forme chasse l’autre que l’on croyait suffisante. Une couleur ­en recouvre une autre qui plaisait pourtant. Surgissement d’un tableau. Quel­ caprice le bouleverse, puis l’anéantit ? Ce qu’il veut peindre, il le découvre ­en peignant. De nouveau, le chaos. Puis d’autres formes, d’autres­ couleurs encore. Tout cela  repris, travaillé, modifié. Mouvement sans fin­ dans des voies nouvelles, vers des sens nouveaux. Tous les possibles naissent et meurent. Création. Mais il faut conclure, comme à regret. D’autres œuvres ­attendent. Seul le génie peut poursuivre cette course incessante, peignant  ­lui-même et le monde autour, en un même tableau toujours recomposé.

 

Cette disponibilité permanente et cette acuité de perception, c’est celle de l’enfance. Aux yeux d'un jeune enfant, naturellement égocentrique, le monde n'est qu'un paysage,  sans existence réelle ­au-delà de l'effet qu'il produit sur lui. Les êtres et les choses ne sont que des apparences suscitant des­ émotions, et  parfois des sentiments. Lanterne magique. Mais ces affections enfantines que nous oublions peu à peu continuent de ­peser sur nos moindres actions et pensées. Ceux qui vont à la recherche de ce temps perdu, veulent retrouver ce paradis enchanteur dont ils ont été injustement chassés, et qu’ils créaient.

 

Ainsi Proust, par la magie de son style et de sa sensibilité. C'est que le choc émotionnel fut ­si grand lors de ses expériences enfantines, qu'il ne lui semblait pas possible que la froide et banale réalité pût l'expliquer complètement. Il devait y avoir autre chose, plus vraie  que ce monde­ viril, pourtant indubitable. Aussi a-t-il construit  une autre réalité à partir des émotions ­sauvées, comme un enfant souffle inlassablement de légères bulles de savon­ irisées dans les airs. Ce mouvement poétique est­ celui même de la création.

 

Les personnages les plus ­chers à Proust  étaient ceux qui continuaient à discerner le merveilleux dans la­ grisaille quotidienne. Comme Françoise, se remémorant  la magie de Combray lors de son exil parisien, ou parlant des  Guermantes comme de mythiques héros, ­certes bien connus d'elle, mais gardant encore, au-delà de cette connaissance­ superficielle, un peu de ce mystère si nécessaire à certaines sensibilités. Au­ fond, Proust ne cessa de rechercher, avec le temps perdu,  cette ­merveilleuse certitude que    l' univers achevé des adultes, peuplé d'êtres et d'objets, peut être reconstruit et avoir une autre signification.

 

C’est ainsi qu’il créa un monde à son image, à la fois réel et surréel comme toute œuvre d’art. Après tout, une  sonate n’est ­qu'un objet sonore qui passe, se dissipe et renaît à volonté. Ce monde n'est pas tel qu'il paraît, mais il paraît tel que tout artiste le "re-sent". C'est toujours celui des physiciens, ni plus vrai ni plus assuré. Ce qui veut dire qu'il n'est pas donné une fois pour toutes, mais bien chaos avant la création.­ Tout artiste remet donc chacun à sa vraie place, avant toute convention.­ Page vierge, monde vierge: l'enfant sent bien cela.

 

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