Je devrais me garder de tout mouvement d’humeur. Mais, rimailleur
consciencieux, je supporte difficilement une certaine poésie remplie
de métaphores alambiquées, en une logorrhée d’images décousues qui veulent
surprendre par leur originalité, mais ne font que déconcerter sans raison
ni profit.
Prenons Paul
Valéry. Non seulement il écrit des choses incompréhensibles de ce
genre :
« Dites !...J’étais l’égale et
l’épouse du jour,
Seul support souriant que je formais
d’amour
A
la toute-puissante altitude adorée… » (Jeune
Parque)
Mais aux lecteurs qui se plaignent d’un tel manque de respect à leur
égard :
« Mais enfin monsieur, je suis docteur
ès lettres, et je n’y comprends rien » (Etudes
littéraires),
il affirme péremptoirement :
« Mon Père l’a prescrit :
j’appartiens à l’effort. » (Le philosophe et la Jeune
Parque)
Il leur conseille enfin :
« Poème que je suis, à qui ne peut me
suivre,
Quoi de plus prompt que de fermer un livre ? »
(Id)
A-t-on jamais vu pareille
insolence ? Devrait-on perdre son temps à réfléchir ? On ne
s’étonnera pas de son admiration pour un certain Stéphane, qui écrivait de ces sortes
de choses :
« Tout Orgueil fume-t-il du soir,
Torche dans un branle étouffée
Sans que l’immortelle bouffée
Ne puisse à l’abandon surseoir ! » (sans titre,
I)
Mais j’ai vu mieux, ou pire. Voici une perle que j’ai
trouvée chez
René
Char. On sait qu’il se réclamait d’Héraclite, surnommé l’Obscur. Tout un
programme ! Je cite :
« Qui fut messager de
l’annonce ?
La serrure sous l’infini de vos clefs
Libéra un python ondulant dans sa nasse.
Ne nous dites surtout pas : « Bonsoir. »
(Quantique)
Parlerai-je
maintenant de Saint-John Perse ? Encore peut-on pardonner à cet
américain d’origine iranienne de ne savoir manier notre langue. Mais
enfin, écrire ceci :
« Le cri ! le cri perçant du dieu sur
nous ! » (Vents)
Comme Montesquieu
dirait : « Comment peut-on être
perçant ? » Surtout quand on est
cri, en français de
surcroît
!
Ou encore ceci :
« Car le soleil entre au Lion et l’Etranger a mis son
doigt dans la bouche des morts. »
(Anabase)
Est-ce bien
raisonnable ? Tous ces auteurs ésotériques, que
n’écrivent-ils en chinois ? Au moins pourrait-on recourir à un
traducteur. Je trouve que c’est là un manque de considération pour le
lecteur appliqué que je suis.
Combien je
préfère ces poètes tellement intelligents que je comprends tout ce qu’ils
disent. Ainsi de ce poème aux accents
verlainiens :
« Au clair de la lune
Mon ami Pierrot
Prête-moi ta plume
Pour écrire un mot.
Ma chandelle est morte etc.
… »
Plus que
jamais "ce qui se
conçoit bien s'énonce clairement
".