Accueil
Masques
*******Poésie I****** "Nuit et jour"
*****Poésie II***** "Tant d'ombre"
****Poésie III**** "Rêves"
***Poésie IV*** "Rumeurs"
* * * Poésie V * * * "Musiques"
* * * Poésie VI * * * "Pour ainsi dire"
* * * Poésie VII* * * "Arcanes"
* * * Poésie VIII * * * "Coeur à corps"
* * * Poésie IX * * * "Nostalgie"
* * * Poésie X * * * "Paysages"
A propos...

                                         

     

              Dans la clairière, à l'orée du bois, s'élevait l'arbre tranquille.   ­C'était la guerre et là-bas, de l'autre côté des champs fertiles, les ­fantassins bleus piétinaient la boue spongieuse des coteaux. Personne au­ moins ne saignait. Cela me rassurait, comme de n'entendre pas les canons ­gronder. C'était bien ainsi, et que je pusse enfin vivre une histoire ­d'hommes, mon histoire.

 

            Comme je marchais vers la trouée lumineuse du golfe, je portais l'ombre ­de la peur, mais je passais inaperçu parmi les corps sur le gazon. Ils­ étaient joyeux. Leur méfiance alors me parut improbable, et je me souvins ­que je n'étais en rien responsable.

 

            L'un d'eux me sourit d'un air entendu. Appuyé à la branche basse, je bus ­le vin qu'il me servit. Un ami très ancien me parlait que je n'entendais ­pas. J'étais bien plus sensible à l'aisance qui m'habitait à cet instant. Quelques signes, à la recherche desquels  j'étais inconsciemment, confirmèrent à leur tour cet heureux état.

 

            D'abord, les tables longues et les bancs de bois blanc, dehors, sur­ l'herbe. La chaleur enfin, comme pour une kermesse insouciante et pourtant ­grave. Aussi nul ne chantait, pour n'altérer pas  cette légère ivresse au ­fond du cœur.

 

            J'aimais bien qu'ils fussent tous aussi paisibles, cependant que la­ guerre vraie dorait une chaude légende au-delà de tous les feuillages ­verts. Sans doute n'étais-je venu chercher là que ce rassemblement armé, à ­l'écart du froid et de la peur hideuse. Il fallait ce soleil de juin, ­ sincère, et cet air de repos, quand la journée étouffante et poussiéreuse­ aspire à la fraîcheur.

 

             Et puis, est-ce le­ vent qui poussa l'ombre des nuages, j'eus peur soudainement. Les soldats ­bleus et rouges parurent inconsistants. Je compris leur faiblesse en même ­temps que, brutalement, mon pouvoir me pesait. Leur fuite d'esclave, si ­j'avais pu m'y perdre aussi ! Mais non, j'étais seul à penser. La terre ­moussue ne répondait plus à ma pesée inquiète. Les jours écoulés sans moi assombrissaient ces moments que je voulais vivre. A tous ces fantômes­ certains, j'opposais vainement la stabilité rassurante des monuments. Il me ­manquait la foi.

 

            Je voulus boire afin que ce geste irréfutable affirmât toute existence ­autour de moi. Vain espoir... Comme j'allais me résigner à cette solitude, elle survint. Entre les rangées vides, elle se glissait vers moi. Je fus­ content de la revoir. Tout ce temps, comme elle m'avait manqué ! Evidemment­ sa mort ne pouvait être  vraie, et je lui reprochais avec tendresse ­l'inquiétude attristée où j'étais depuis lors.

 

Rien au fond n'importait que ce visage aimé qui ne saurait mentir.­ Lentement, pesant ma tranquillité, je bus à nouveau. Revenu, l'ami cher tenait également entre ses doigts son verre fragile et transparent. Une­ assurance épanouie me fit sourire. Aucun lambeau ne flottait au vent. Lisse ­et uni, tel j'étais dans cette clairière évidente, au bord des combats ­réels qui ne pouvaient finir…

 

            Mais il y eut ce regard sans amour. Au lieu­ d'une tendre complicité, l'indifférence. Je n'étais qu'un étranger qu'elle ­ignorait et mon insistance eût été, je le sentais bien, inutile. Les faux ­rires des soldats s'éteignirent un à un, comme une fête. Leur présence ­mensongère n'était que vanité. Seul était vrai le silence de la guerre. Je ­vis le présent se confondre avec la pierre des tombeaux. Sur le sol, un ­verre éparpillait ses éclats. Il ne me restait plus qu'à vivre.

 

Réminiscence
© 2008 ---Tous les textes du site sont protégés par copyright SGDL --- (dernier dépôt le 5 Août 07)